MAMADALY N’EST PLUS

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  • MAMADALY N’EST PLUS

    Amirdine Mamadaly, un enfant du terroir, s’en est allé à l’âge de 85 ans, le 28 février 2018. A l’occasion de la sortie du dernier numéro de Uropve, consacré à la santé aux Comores, Anssoufouddine Mohamed, poète et cardiologue, a voulu lui rendre un dernier hommage.

    On a beau approcher la maladie et la douleur au quotidien, on a beau voir la mort ravir des femmes et des hommes chaque semaine, nous ressentons toujours cette douleur, au départ d’un patient que l’on a côtoyé de près. De l’ordinaire rapport entre un médecin et son patient, complètement détaché, je fus , dès nos premières rencontres, étonné par son souci de la relation. Par sa délicatesse, également.

    Loin des convenances, ancrée dans une profonde spiritualité, que ne laissait  entrevoir aucun signe extérieur. Sa vision de la médecine, à l’aune de certaines valeurs humaines, me parut toujours insolite, dans un pays où les personnalités de son milieu évitent autant que les soins médicaux de leurs concitoyens. Chose étrange, car n’appartenant plus à l’air du temps. Je venais à peine de le connaître qu’il m’appelait déjà de Paris ou de Saint de Denis, pour requérir mon avis, sur un médicament qu’on lui changeait ou sur un acte qu’on venait de lui prescrire.

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    Au-delà du souci de baliser un parcours pour ses soins, il tenait absolument – et je le comprendrais plus tard – à faire exister le corps de la médecine comorienne. Il s’arrangeait pour établir un pont entre mon équipe et ses cardiologues en France ou à la Réunion, espérant qu’une autre dynamique naîtrait de cette relation. Au décès de son épouse, il m’approcha, afin de voir de quelle manière il pouvait se rendre utile, dans l’acquisition d’un scanner à l’hôpital de Hombo. Il s’avéra que le fonctionnement, l’entretien et la maintenance d’un tel équipement était tout aussi complexe que son acquisition. Nous dûmes abandonner le projet…

    Sans qu’il ne me fît une quelconque impression, je le rencontrais à l’adolescence, quasi-régulièrement, dans son commerce, où je venais acheter des baguettes d’étain, pour l’atelier de ferblanterie de mon grand-père, qui, à l’époque, fabriquait des lampes à pétrole, des jauges à huile et des arrosoirs. Mais ce fut seulement avec cette relation de médecin à patient que je découvris la vie intérieure féconde de cet octogénaire altruiste au sourire placide. Mes consultations médicales se transformaient vite en conversations conviviales. Nous discutions à bâtons rompus du devenir de notre monde. En faisant le compte, aujourd’hui, je trouve qu’il me transmettait, suivant des qualités de communication rares, les éléments d’une certaine mémoire collective, dont je me sens désormais le dépositaire.

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    Ce fut lors d’un de ces échanges qu’il me fit, un jour, cette révélation. Dans les années 1950, après son bac au Lycée Gallieni à Tananarive, il entama des études de médecine, jusqu’en 2èmeannée.  Des études qu’il abandonna, à cause d’un souci familial : la maladie de son père. Avec Dr Amada à Mwali, Dr Allaoui à Ndzuani et Dr Marcel Henri à Mayotte, Amirdine faillit faire partie des quatre premiers médecins de l’Archipel, sortant d’un circuit autre que celui de la Médecine de l’Assistance Médicale Indigène (AMI). C’est au titre de ce passé médical qu’il eut d’ailleurs, sous administration coloniale, l’autorisation d’ouvrir l’un des premiers dépôts de médicaments de Ndzuani. Ces premiers pas en pharmacie me mirent la puce à l’oreille, et éveillèrent dans ma tête de lointains souvenirs d’enfance : ceux d’une grand-mère de quartier qui, pour un rien, réclamait l’Algocratine de chez Mamadaly. L’on avait d’ailleurs fini par l’affubler de ce sobriquet,  Algocratine.

    Ce médicament aujourd’hui introuvable était conditionnée dans une boite métallique chromée que la grand-mère réutilisait longtemps après, pour la conservation de son tabac à chiquer. Ce souvenir revenu, je fus d’ailleurs curieux d’aller voir — il y a quelques jours— en quoi consistait ce médicament fétiche de Grand-mère. Le produit n’existe plus sur le marché. Mais il n’est rien d’autre que de l’aspirine mélangée à  de la vitamine C et de la codéine. Monsieur Amir me parlait aussi, s’agissant de médecine, de ce toubib français, qui, dans les années 1940, utilisait les cocos à boire pour perfuser ses malades à Ndzuani. Même si l’information me surprit sur le coup, mes vieilles connaissances en physiologie me ramenèrent à la raison. L’eau de coco a la même composition (en électrolytes) que le sérum sanguin ! C’est également au cours de nos discussions que j’appris que les eaux côtières des Comores, autrefois, foisonnaient d’ambre. Une substance parfumée, secrétée des les intestins de baleine, utilisée en parfumerie.  C’est d’ailleurs pour ce produit rare que les Mamadaly, venus de Somalie, se sont installés aux Comores, à la fin du 19ème  siècle. L’ambre se raréfiant, cette famille de parfumeurs se spécialisa, entre autres, dans les huiles essentielles, dont celle de l’ylang. La ruelle attenante à leur commerce centenaire dans la médina de Mutsamudu en exhale encore les senteurs.

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    Né un 5 juillet 1933 à Ndzuani, Monsieur Amir a eu une enfance bien remplie. Il racontait avec un souffle de conteur ses longs périples dans une île, dont il savait relier les différents points géographiques à travers de secrets raccourcis en forêt. Du Col de Patsy , il cheminait entre monts et vallées jusqu’à Jimilimé. De Domoni il savait par quel rapide itinéraire joindre Mramani, et par ricochet le Port de Chiroroni, dont il racontait l’intense activité économique avant le cyclone de 1950.  Carabine en bandoulière, il recueillait le salpêtre des murs moisis  à l’hôpital de Hombo, avec ses camarades de même âge, afin de fabriquer des cartouches pour la chasse aux pintades sauvages. Leurs gîtes buissonneux lui étaient familiers. Monsieur Amir parlait avec un serrement au cœur du dernier cerf d’Anjouan (mbuzi ya kantrokotra) qu’il a vu abattre à Pomoni par un administrateur colonial, du nom de Dériot. Des années après, étudiant à Antananarivo, il allait régulièrement au parc d’Antsibazaza, rendre visite à un spécimen de cette espèce, estampillé ‘’cerf d’Anjouan’’. Cet écologiste avant l’heure savait que l’extinction de l’animal  était imminente.

    Dans sa quête obsessionnelle d’une mémoire collective, bwana Amir, dont la famille fut grande importatrice de shiromani, fit des recherches avec feu son frère Saify , sur l’origine de ce tissu emblématique de l’île. Contrairement à la légende, lui attribuant une ascendance indienne, le shiromani, d’après Monsieur Amir, se fondant lui-même sur les dires de leur fournisseur en Inde, tirerait son origine d’une petite communauté d’Afrique de l’Ouest (et pas de l’Est). Rien n’explique cependant par où il est passé pour atteindre les rives comoriennes, au point de devenir le symbole vestimentaire d’une île, Ndzuani.

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    J’eus aussi à connaître le lecteur, très exigeant, par moment, qu’il était. Je me rappelle encore de la manière avec laquelle il avait dévoré L’Ile Rouge, un roman de Michel Marty, situé  à Madagascar. Je venais de le lui passer car dans ce roman on croisait des  familles indiennes de la Grande île, ainsi que des Comoriens de Majunga au 19èmesiècle. A son tour, il me fit découvrir l’œuvre de Vikas Swarup, l’auteur du best-seller, Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire.

    Ces dernières années, égal à lui-même, Amirdine Mamadaly réduisit ces soins à l’étranger, souhaitant demeurer aux côté de sa famille et de ses amis. Issus de toutes les classes sociales, ces derniers lui rendaient régulièrement visite à son domicile de Magombeni. Il rendit ainsi l’âme dans cette île qui l’a vu naître, il y a quatre-vingt-cinq ans. Dormir en cette terre était son souhait le plus cher, même si comorien jusqu’à la moelle il ne le fut jamais sur les papiers !

    Anssoufouddine Mohamed

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