DU COMMERCE MARITIME AU MADE IN DUBAÏ

Mutsamudu doit son rayonnement passé à son économie florissante. Aujourd’hui, des milliers de petits commerçants l’inondent de produits invendables. Article paru dans le n° 61 du journal Kashkazi en mars 2007.

Un port, des boutiques et des pousse-pousse, nouveaux forçats parcourant la ville avec leur brouettes bricolées. Ainsi pourrait se résumer la vie économique de Mutsamudu qui repose entièrement, comme à ses débuts, sur le commerce. « Ayant assis sa splendeur et sa prospérité sur l’échange commercial des épices, du sucre et d’esclaves », c’est ainsi qu’elle a pu confisquer à Domoni son rôle de capitale. « A partir du XVIIIème siècle, Mutsamudu était très fréquentée par les navires [dont les pirates] », indique Bourhane Abderemane, directeur du Centre national de documentation et de recherche scientifique (CNDRS) de Ndzuani. « C’est ce qui a donné des ailes à son gouverneur, qui a pu affronter le sultan de Domoni ». Après l’assassinat de l’un de ses proches, un jeune homme qui vivait à Mutsamudu et vendait des Anjouanais aux négriers, le sultan de Domoni cherche à punir les dirigeants de la ville. « Mais le gouverneur était plus riche que le sultan. Très puissant en armement et en finances, il l’a battu et est devenu sultan sous le nom d’Abdallah 1er. Mutsa était riche et l’est restée par rapport à Domoni. »

Plus récente que les autres cités – « ce n’est que vers 1482 que sa construction a été amorcée par les Arabes, deux siècles après Wani et Domoni » – Mutsamudu va connaître un développement socio-économique beaucoup plus rapide. Au XVIIIème siècle, elle est donc devenue « le centre commercial de l’Océan Indien où le droit du port contribuait à la richesse du sultanat », écrit Bourhane dans un document consacré à l’histoire de la ville. « Tous les navires (Compagnie des Indes orientales, etc.) en provenance du Cap de Bonne Espérance faisant route sur l’Inde par voie du Canal du Mozambique relâchent à Mutsamudu ». « La salubrité du mouillage, l’abondance des produits et la salubrité du climat ne pouvaient que justifier ce choix », note l’historien Jean Martin. « Les sultans recevaient des présents ainsi que certains nobles de haut rang », poursuit Bourhane. (…) Les paiements se faisaient en piastres et aussi en thaler de Marie-Thérèse, mais le troc n’avait pas disparu (la poudre et les armes à feu, le papier blanc, etc., pouvaient encore être échangés contre des poulets, des fruits et des légumes) ».

Un canon pointé depuis le Sineju, joyau patrimonial de Mutsmudu. Vue sur les containers au port. Une réclame d’agence reliant l’île au monde…

Les commerçants de Mutsamudu se déplaçaient dans la région et au-delà. « Grands navigateurs, [ils] allaient jusqu’aux rives du Gange sur des gourables qui pouvaient jauger jusqu’à 60 tonnes (…) De Madagascar et d’Afrique orientale, les marchands anjouanais rapportaient essentielle- ment des piastres après avoir vendu leurs marchandises, surtout les cauris (premier article à l’exportation), de l’or que les orfèvres mutsamudiens raffineront et des esclaves pour les revendre au prix de 25 thalers par tête. Beaucoup de jeunes filles esclaves, destinées aux harems, étaient dirigées sur l’Arabie et le Golf Persique. Les forgerons ramassaient tous les détritus ferreux abandonnés par les navires pour les transformer en armes blanches (épées « mpanga », flêches « ntsontso », sagaies « fumo », etc.) ». Les historiens pensent que le sultan exerçait de fait un monopole sur le commerce.

L’arrivée des colons européens verra l’essor de l’économie de plantation et des produits de rente, dont l’exportation passera aux mains, à la fin de la période coloniale et après l’indépen- dance, d’une poignée de commerçants issus de l’aristocratie locale et de familles indiennes, qui détiendront aussi l’importation des produits alimentaires et manufacturés. « Au départ, c’est les Indiens qui avaient le commerce » se souvient Youssouf Mohamed, dit « Sakine », qui a vendu du tissu au kilo à partir des années 1960. « Quand on était colonisés, on n’avait pas le droit d’aller à l’étranger commander des marchandises, on pouvait seulement importer de France. J’avais loué toute une ruelle dans la médina. Mais c’est seulement dans les années 1990 que les tout petits commerces en bas des ruelles sont apparus ».

« Au départ, le commerce était ciblé sur les denrées », indique Bourhane. « Le vestimentaire venait d’Inde et des pays arabes. Ce n’est que vers 1970 que des commerçants ont essayé de se spécialiser dans le textile ». La fin du régime Soilihi marquera un tournant dans les importations. « Après la révolution, il y a eu un changement total de la mentalité comorienne, qui, progressivement, s’oriente vers l’occidentalisation ». Tous les petits commerçants se ravitaillent en tomates en boîte, huile et shiromani chez un ou deux importateurs. « Sous Abdallah, le commerce était réservé aux amis du président », rapportent des cadres de la Chambre de commerce de Ndzuani. « C’était un secteur bien fermé ».

L’éternel chariot des dockers du port. Des échoppes à Missiri. Une maison en ruine à l’intérieur de la médina, aujourd’hui. L’enseigne de la maison Kaderbay…

La dernière décennie va connaître trois bouleversements majeurs. D’abord, la chute des prix des produits de rente liée au contexte mondial. « C’est tout le socle économique qui est touché », note Bourhane. Ensuite, la « démocratisation » du commerce. « Le boom a commencé avec Djohar et l’avènement de la démocratie », affirment les techniciens de la Chambre de commerce qui soulignent le rôle de la microfinance dans la multiplication des petites boutiques : « Sous Abdallah, il n’y avait que la Bic [Banque internationale des Comores, ndlr]. Vous imaginez un villageois aller à la Bic demander un prêt ?! Grâce aux Meck et aux Sanduk, beaucoup de gens se sont lancés dans le commerce informel ». Enfin, l’émergence de Dubaï comme lieu principal d’approvisionnement a révolutionné le secteur en permettant à des centaines de commerçants débutants de faire eux-mêmes le voyage pour remplir leur container. « On doit être une quinzaine ou une vingtaine à partir chaque mois », estime Mohamed El Bakri, le trésorier d’Ankiba, l’organisation patronale de l’île.

Conséquence néfaste : Mutsamudu n’exporte plus et croule sous des importations impossibles à absorber par le maigre pouvoir d’achat. La médina ouvre les yeux le matin sur une ribambelle de boutiques minuscules et identiques, et s’endort tôt dans l’après-midi, les volets métalliques déjà cadenassés faute de clients. « Tout le monde s’est rendu compte qu’il n’y a pas d’autre issue que le commerce. On a une fuite de capitaux vers Dubaï et dans les magasins, on trouve des milliers de tissus et de produits chimiques, dont certains sont périmés et se trouvent toujours sur les étagères », alerte Bourhane. « Ces tonnes de produits, c’est une bombe à retardement sur le plan sanitaire ». « Les commerçants n’avantagent pas la ville, ni les artisans », accuse aussi le peintre Boss. « Ils amènent plutôt des ordures. Ils achètent tout à Dubaï, rien ici, et nous on achète chez eux. Mais où on va trouver l’argent, s’il ne circule plus ? » Même constat à la Chambre de commerce : « Nous nous appauvrissons nous-mêmes. Les gens n’achètent aucun outil de production, que des produits destinés à la revente, qui, en arrivant ici, sont parfois déjà pourris ou périmés ! Ils achètent tous la même chose, des biscuits, du savon… Ils partent avec de l’argent, reviennent avec des produits qui n’ont pas de valeur et ne se rendent pas compte qu’ils affectent l’économie de l’île et dégradent encore son environnement. »

Aujourd’hui, la rivière de Mutsamudu, dont la « salubrité » rafraîchissait autrefois l’équipage des navires de passage, est asphyxiée de déchets et d’emballages made in Dubaï…

Lisa Giachino

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